Figures Saissagaises - Vittorio Manfroï


Vittorio Manfroï

 Vittorio


Le « Cadiéraïre »

 

Il avait une belle tête, avec des méplats pleins de force et ce sourire ou plutôt ce demi sourire entre la terre et le ciel. On sentait en lui, une conscience drue, une paix formelle. D’un œil brave, plein de soi, il contemple la paille dure et vraie. Il s’installe sans façons dans son petit atelier, d’où l’on voit un admirable vallon, qui a la forme des œuvres de Dieu, et là, assis sur un tabouret qu’il a lui-même tressé, il s’attelle à la chaise encore inachevée, et l’on voit tandis que des abeilles plantent des ailes sur son béret et que les mésanges affolent les lauriers, on voit sa main tresser et entrelacer les fines tiges, ou « planer » pour façonner une chaise.
Vittorio Manfroï est né le 17 avril 1905 à Taïbon, petit village près de la Piave, près de Venise. Il fut un valeureux combattant de 14/18, et ne manquait pas à chaque 11 novembre de venir défiler avec une belle brochette de décorations qu’il accrochait fièrement au revers de sa veste.
Il arrive à Saissac le 10 février 1924 ; avec sa femme Santina et ses deux filles Anna et Antoinette et s’installe comme artisan-chaisier.
Il travaille pendant quelque temps, dans les années 30, à la coopérative laitière où il était chargé de l’entrepôt frigorifique, toujours chaudement emmitouflé dans une vaste écharpe, il passait constamment du chaud au froid. Les italiens Zambelli et Lazzarini préparaient les réputés fromages « Prodolone » et « Moun Païs », imités de l’italien « Paese ». Le jeune Odilio Lucarelli, les chauffeurs André Allaux, Ernest Bach et Guilhem et la jeune secrétaire Suzette Albouze, y travaillaient aussi. Puis pendant la guerre, il est embauché dans les métairies. Mais en fait il était surtout et longtemps exclusivement chaisier et rempailleur.

Un personnage pittoresque

Grimpé sur son vélo, il parcourait la région, allant proposer ses services un peu partout. Dans certaines fermes il restait plusieurs jours pour rénover les sièges de paille qui s’usaient vite. L’ouvrage ne manquait pas. Il avait confectionné une hotte faite d’une chaise retournée, et sur son dos il transportait ainsi les cadres de bois, la paille était placée, bien étalée sur le cadre et les outils rangés sur le porte-bagages. Ainsi équipé il cheminait lentement et chacun se souvient de cette silhouette singulière et originale.
Toujours, ficelé d’insolentes loques, pantalon de velours et gilet avec la grosse montre de gousset, avec dans le coin de l’œil cette mélancolie en coulisse, cet éclat dans le regard, une peau trop mûre, parsemée de couperose, sur un visage qui s’allonge, un œil émerilloné, l’hilarité du rire, le cœur content, l’allure du béret, la moustache gauloise.
Le vin est le plus antique compagnon de l’homme, Vittorio, il faut bien le dire, avait un penchant pour la dive bouteille. Un jour remontant, avec une bonbonne, il glissa et cassa le récipient, «  pour la bonbonne, raï, dit-il, mais perdre tant de bon vin, qué disgrazia ! »
C’était un excellent bouliste, après son travail, il venait faire une partie de « boccias » derrière la mairie, dès que j’arrivais il m’invitait à prendre sa place, sachant que je n’avais guère le temps de jouer aux boules et que souvent je ne pouvais finir la partie en raison d’une urgence.

« Passé Composé » de Jean Michel

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